mercredi 28 septembre 2016

Le spectateur mène l’enquête




















Entretien avec Sébastien Bournac qui met en scène "J'espère qu'on se souviendra de moi", de Jean-Marie Piemme, sa première création à Toulouse depuis sa prise de fonction en tant que directeur du Théâtre Sorano.

Le film de Rainer Werner Fassbinder


Sébastien Bournac: «C’est une histoire de théâtre importante pour moi, qui est née bien avant qu’il soit question que je prenne la direction du Théâtre Sorano. J’ouvre cette première saison avec un projet qui n’a pas été conçu pour le Sorano, mais qui s’inscrit dans la continuité de mon travail avec la compagnie Tabula Rasa depuis quelques années. J’aime les compagnonnages avec des auteurs vivants, et il est important pour moi qu’à la création théâtrale soit associé l’auteur dès les prémices du projet. Pour la pièce "Dreamers", Daniel Keene avait réécrit la fable de Fassbinder "Tous les autres s’appellent Ali", adaptée d’un film de Douglas Sirk. Le point de départ est cette fois un téléfilm tourné en 1976, au moment où Fassbinder a une vraie envie de raconter des histoires pour tous. Il tourne des films populaires, du côté du mélodrame. Dans "Je veux seulement que vous m’aimiez", il raconte un fait divers. L’histoire d’un jeune homme qui, se sentant mal aimé par sa famille et dans son couple, en vient à commettre un meurtre qui est la conséquence de son rapport à la vie. Il pense que la compensation par des cadeaux va permettre d’acheter l’amour de l’autre, il couvre sa femme de cadeaux pour être sûr de son amour. Avec la complicité de la société de consommation qui se met en place à cette époque-là, il entre dans une spirale d’endettement, d’heures supplémentaires. Il travaille trop, il s’abîme véritablement. Il perd son travail mais ne le dit pas, et devient une espèce de zombie. On est quasiment dans "l’Adversaire". Il se retrouve en prison et, finalement, ce meurtre le libère d’une aliénation sociale, d’une vie impossible à tenir qui n’était que mensonge. C’est parti d’un fait réel, Fassbinder était tombé sur le témoignage d’un détenu condamné à perpétuité. Il l’avait réinvesti avec des motifs fassbindériens. C’est vrai que cette histoire est fascinante.»


La pièce de Jean-Marie Piemme

 
«Au moment où je montais sa pièce "Dialogue d'un chien avec son maître", j’ai parlé à Jean-Marie Piemme de mon désir de Fassbinder et de l’envie de travailler avec ce téléfilm comme point de départ pour une création. Nous avons construit cette idée que nous pouvions donner la parole à sept personnages du film (le meurtrier, son père, sa mère, son épouse, son employeur, un témoin…), non pas pour qu’ils nous racontent cette histoire mais pour qu’ils nous parlent d’eux. Ce qui m’intéresse est la réaction de chacun quand il est confronté à un traumatisme, et comment chacun parle de lui. Nous proposons au spectateur un puzzle formé de la parole de ces personnages. Le but est de reconstituer quelque chose du réel face à l’absence de données objectives, puisque les personnages parlent à partir d’eux-mêmes – c’est la raison pour laquelle la pièce s’intitule "J'espère qu'on se souviendra de moi". Le fait divers est un élément qui permet de lire les problématiques du monde dans lequel on vit parce que ça révèle quelque chose des dysfonctionnements de la société. L’idée n’est pas d’accabler le spectateur par une histoire morbide, mais de voir comment un fait divers grave bouscule et déplace nos vies, qu’est-ce que ça change en nous, et comment on fait face. Il s’agit ici de chercher le vivant dans une histoire tragique. Le résultat est pour moi formellement assez saisissant. On est dans une ambition très différente du travail avec Daniel Keene. C’est un spectacle assez ludique pour le spectateur qui mènera son enquête.» 


La mise en scène


«C’est aussi la première fois que je choisis la distribution avec laquelle je vais travailler avant d’avoir le texte, et le texte est écrit en partie pour ces acteurs-là (photo). On retrouve de merveilleux acteurs dans la distribution : Régis Goudot, Séverine Astel, Alexandra Castellon vue récemment dans "la Cantatrice chauve" chez Laurent Pelly, Benjamin Wangermée vu dans un spectacle de Christophe Honoré, Raouya qui est sans doute la plus grande comédienne marocaine, Alexis Ballesteros qui sort de l’Atelier du TNT, Pascal Sangla du collectif Les Chiens de Navarre. Et un musicien sur scène, Sébastien Gisbert, pour accompagner ces sept partitions avec une composition au piano arrangé. Je travaille toujours avec la même équipe de collaborateurs, Christophe Bergon nous rejoint pour la scénographie. Comme le texte, j’ai envie que le geste scénographique soit adressé au spectateur.»


Propos recueillis par Jérôme Gac,
le 29 juin 2016, à Toulouse.

photo/montage © François Passerini/Brice Devos
 

"J'espère qu'on se souviendra de moi", du 6 au 14 octobre,
"Dialogue d'un chien avec son maître", du 5 au 7 janvier.
 


Du mardi au samedi, 20h00, au Théâtre Sorano,
35, allées Jules-Guesde, Toulouse. Tél. : 05 32 09 32 35.


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