mardi 1 juillet 2014

Tout est chaos…


















Retour sur une saison toulousaine submergée par la tragédie et par de multiples représentations de la révolution et du chaos. Les créations à l’affiche tout au long de cette saison à Toulouse avaient largement préparé le terrain de la lutte contre la nouvelle convention du régime d’assurance chômage, lutte portée dès le printemps par un mouvement rassemblant des intermittents du spectacle et des personnes en situation précaire. L’année était en effet placée sous le signe du chaos, de la révolte et de la guerre, un avant goût des menaces de grèves et d’annulations de représentations brandies pour l’été.

Shakespeare. Qui d’autre que William Shakespeare pour peindre le désordre et nous aider à décrypter le monde spasmophile dans lequel nous tentons de survivre ? Laurent Pelly a donc décidé de reprendre son "Macbeth", avec la présence habitée de Thierry Hancisse de la Comédie-Française et celle de Marie-Sophie Ferdane. Le directeur du Théâtre national de Toulouse s’est ensuite attelé à la création d’une nouvelle mise en scène du "Songe d’une nuit d’été" : «brillant, drôle, sensuel, érotique et ludique, "le Songe…" fait contrepoint à la tragédie noire qu’est "Macbeth". Au terrible constat sur l'homme, amer, épouvantable et désespéré de "Macbeth", répond une ode lumineuse et joyeuse, à la nature au sens général du terme, et à l'humanité, en dépit de ses défauts», assurait Laurent Pelly qui en livrait une mise en scène aussi inventive que merveilleuse.


Vaste orgie nocturne et chaotique, "le Songe d’une nuit d’été" a également été présenté au Théâtre Sorano dans une mise en scène teintée de culture urbaine signée David Gauchard. Quant à Patrick Abéjean, il montait à Odyssud "The Fairy Queen", d’après la même pièce de Shakespeare. Cet opéra de Henry Purcell était dirigé avec élégance par le jeune chef toulousain Stéphane Delincak, à la tête de son ensemble À Bout de Souffle. C’est de chaos intime dont il est question dans "les Serments indiscrets", pièce de Marivaux présentée au TNT dans une intelligente mise en scène de Christophe Rauck : les incessants revirements amoureux et les hésitations sentimentales désarmantes de deux jeunes gens provoquent dans leur entourage des quiproquos en série et autres retournements multiples de situation.


C’est un spectacle sans queue ni tête et à la limite du foutage de gueule que cinq acteurs, issus des collectifs Tg Stan, De Koe, Maatschappij Discordia et Dood Paard, ont livré sur un bord de la scène du Théâtre Garonne. Sous le titre "Onomatopee", ils ont orchestré un chevauchement absurde de situations incongrues et de conversations sans intérêt, prétexte à une succession de confrontations faussements improvisées et totalement foutraques. À Odyssud, on découvrait un bouleversant "Cyrano de Bergerac" dont l’action est judicieusement transposée dans un asile psychiatrique par le metteur en scène Dominique Pitoiset. Avec surtout l’incroyable présence de Philippe Torreton dont la performance animale fera date.


Tragédie. Une pièce de Koffi Kwahulé était présentée pour la première fois sur une scène au TNT. Pour le metteur en scène Sébastien Bournac, «"la Mélancolie des barbares" est comme un chant d’amour désespéré dans une société où la communauté n’est plus possible. L’écriture allie le sublime et le grotesque, il est question de nos vanités contemporaines. Il n’y a ni manichéisme, ni morale, c’est le triomphe de l’individualisme forcené. C’est une pièce qui arrête le mensonge, c’est un jeu de massacre : elle démystifie. C’est le texte le plus violent que j’ai monté en dix ans de mise en scène. Mais la violence n’y est jamais brute, elle est mise à distance. Koffi Kwahulé parle de la nécessité de la chute pour éprouver le besoin de retrouver le paradis. C’est vertigineux, sans accablement : l’énergie de la tragédie est une énergie positive».
 

La tragédie a justement trouvé sa place cette saison avec les chefs-d’œuvre de Racine mêlant débordements passionnels et tyrannie poilitique: une "Bérénice" grossièrement malmenée par Laurent Brethome au Théâtre Sorano, un "Britannicus" finement ciselé par Jean-Louis Martinelli au TNT. On découvrait aussi au TNT l’adaptation en langue khmère, par le comédien Georges Bigot, d’un spectacle initialement créé en 1985 par Ariane Mnouchkine : "l’Histoire terrible mais inachevée de Norodon Sihanouk, roi du Cambodge". Ou le destin pittoyable d’un pays en pleine tragédie, paralysé par les bombardements des impérialismes occidentaux et asiatiques et dévoré par les déchirements génocidaires.
 

Invité par le festival C’est de la Danse Contemporaine, le danseur et chorégraphe espagnol Israel Galván évoquait dans son poignant "Lo Real / Le Réel / The Real" l’histoire tragique des tsiganes persécutés par le régime nazi. Sulfureux performeur sud-africain, Steven Cohen montrait au Théâtre Garonne "Sans titre (pour raisons éthiques et légales)", spectacle né de la découverte du journal intime tenu par un jeune Juif, mais interrompu par la déportation en 1942. Le grand plateau du TNT accueillait "la Grande Guerre" du collectif néerlandais Hotel Modern : le tournage de la guerre des tranchées recréé en miniature pour les besoins d’un film projeté instantanément au dessus de la scène.

Révolution. De révolution il fut aussi beaucoup question cette saison à Toulouse. Ainsi, après "Notre Terreur", Sylvain Creuzevault revenait au Théâtre Garonne avec "le Capital", d’après Karl Marx, porté par une troupe d’acteurs exaltés. Sur la même scène, Gwenaël Morin s’installait avec quatre courtes pièces de Fassbinder écrites dans l’urgence, à la fin des années soixante. Le directeur du Théâtre du Point du Jour, à Lyon, dirigeait ces œuvres explosives dans une énergie flirtant avec la panique : "Liberté à Brême" s’inspire de l’histoire d’une femme décapitée en 1831 pour avoir empoisonné quinze personnes de son entourage, dont son mari alcoolique, tyranique, violent et infidèle, mais aussi ses parents autoritaires… ; "Le Village en flammes" réactualise une pièce de Lope de Vega, récit de la rébellion d’un village contre un commandeur pillant les récoltes et violant les femmes ; "Anarchie en Bavière" raconte comment une révolution socialiste impose un régime anarchiste dans la province allemande la plus conservatrice.


Commande du Théâtre du Capitole passée au compositeur Philippe Hurel, "les Pigeons d’argile" se révéla ancrée dans la tradition esthétique du parlé-chanté cher à Schönberg. L’ouvrage a été créé à Toulouse sur un livret de Tanguy Viel. Le romancier s’est inspiré d’un fait divers qui défraya la chronique en 1975: l’Américaine Patricia Campbell Hearst, dite Patty Hearst, est enlevée par un groupe terroriste réclamant une aide aux plus démunis en guise de rançon. La captive prendra finalement fait et cause pour ses ravisseurs. La partition tire en permanence ses interprètes vers les aigus - à la manière de l’Alban Berg de "Lulu" -, installant un climat de tension permanente exploité avec brio par la mise en scène de Mariame Clément. Trois jeunes interprètes ont brillamment porté cette production exemplaire: la mezzo-soprano Gaëlle Arquez, la soprano Vannina Santoni et le baryton Aimery Lefèvre.


Apocalypse. Vue au Théâtre Garonne, "Ground and Floor" est une création poétique et hors du temps de l’auteur et metteur en scène japonais Toshiki Okada. Profondément marquée par la catastrophe nucléaire de Fukushima, cette pièce revient aux sources du théâtre nô et convoque les fantômes du passé pour tenter de briser les rigidités d’une société engluée dans ses traditions. Quant au compositeur Pierre Henry, invité par le festival Novelum, il a installé plusieurs dizaines d’enceintes au Théâtre du Capitole pour diffuser lui-même son "Apocalypse de Jean". Façonnée en 1968, avec la voix de Jean Négroni, cette œuvre fait entendre avec une puissance inouïe la terrifiante Bête surgie de la mer et de la terre, et son lot de sang, de feu et de ténèbres. On se consolera en rappelant que l’Apocalypse n’annonce en rien la fin du monde : elle est une révélation édictée par le prophète sous la forme de visions effoyables en guise d’avertissements à ceux qui refusent l’évidence de l’approche d’un temps nouveau. L’Apocalypse est la promesse d’un «Royaume qui vient»…
 

Jérôme Gac
"Les Pigeons d’argile" © Patrice Nin


Nouvelles saisons disponibles :

Théâtre du Capitole, place du Capitole, Toulouse.
Tél. : 05 61 63 13 13.
Théâtre national de Toulouse, 1, rue Pierre-Baudis, Toulouse.
Tél. : 05 34 45 05 05.
Théâtre Garonne, 1, avenue du Château d’eau, Toulouse.
Tél. : 05 62 48 54 77.
Théâtres Sorano et Jules-Julien, 35, allées Jules-Guesde, Toulouse.
Tél. : 05 81 91 79 19.
Odyssud, 4, avenue du Parc, Blagnac.
Tél. : 05 61 71 75 10.

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