vendredi 15 avril 2016

Retour en ville

















Le metteur en scène Sébastien Bournac revient sur son parcours et évoque son projet pour le Théâtre Sorano dont il s’apprête à prendre la direction à Toulouse pour trois saisons.


Dans quel état d’esprit êtes-vous avant votre entrée en fonction à la tête du Théâtre Sorano ?
 

Sébastien Bournac: «Je suis dans une période entre deux : entre l’euphorie de la nomination et la prise effective des responsabilités. Il y a beaucoup de choses à mettre en place puisque ce théâtre change de statut : il était géré en régie directe, il sera désormais géré par une association comme c’était le cas avant l’arrivée de Ghislaine Gouby. Je suis donc en plein travail de structuration administrative, de rencontre avec l’équipe. C’est important de fédérer et de construire afin que les choses se déroulent au mieux. C’est une phase assez difficile, très prenante, passionnante. Parce que, même dans la fatigue, c’est une grande chance de vivre l’expérience de la direction d’un théâtre, ce théâtre ! Avant de savoir, le 9 juillet, que je serais directeur, j’avais organisé une année pour faire vivre ma compagnie. Et pour tous les artistes toulousains, régionaux ou nationaux, je suis déjà le directeur, ils viennent donc me voir pour la programmation de la prochaine saison. Il y a beaucoup, beaucoup de choses à gérer, mais je vis les choses en ayant conscience que c’est une chance, même si ce n’est pas simple.»

Pourquoi étiez-vous candidat et pourquoi avez-vous été choisi par le maire de Toulouse et ses conseillers ?

«D’abord, je pense que ce n’est pas moi qui ai été choisi, mais le projet que j’ai écrit. Je suis là, au service de ce théâtre, avec l’idée de mettre en œuvre ce projet. Je ne suis pas directeur du Théâtre Sorano pour être directeur. En revanche, j’habite à Toulouse depuis maintenant seize ans, la compagnie Tabula Rasa s’est construite à travers des résidences longues sur le territoire : à la Digue pendant cinq années, à Rodez, à Cahors, et un compagnonnage de quatre ans avec la Scène nationale d’Albi. Je connais donc les problématiques du théâtre dans cette région. J’ai été un peu à tous les endroits : dans l’institution lorsque j’ai été collaborateur de Jacques Nichet au Théâtre national de Toulouse, avant de repartir à zéro en 2003 avec ma compagnie. Quand on voit les difficultés pour le théâtre et les artistes dans cette région, quand on entend les uns et les autres se plaindre, être dans l’amertume et appeler à un changement, on a envie de prendre ses responsabilités et de faire bouger un peu la situation. À un peu plus de quarante ans, on ne peut plus se contenter de voir le train passer.»

Votre projet est tourné vers la jeune création et la modernité des formes…
 

«J’ai eu la chance d’être très accompagné après être sorti du TNT. Je pense qu’il y a des théâtres magnifiques dans cette région mais il n’y a plus de théâtre pour faire le lien entre les écoles et les grands réseaux régionaux ou nationaux. Je pense que le Sorano a vocation – il l’avait par le passé – à participer à la structuration de la filière théâtre dans cette région. Nous serons attentifs à l’accompagnement des jeunes équipes. Je ne pense pas que l’objectif premier est de programmer les vieilles gloires du théâtre toulousain. On est là pour repérer les artistes qui feront le théâtre dans dix ans à Toulouse, et surtout faire en sorte que le public soit complice de ces aventures-là. Il faut recréer du désir autour du théâtre. Peut-être que ça relève de l’utopie mais je ne crois pas qu’on puisse faire du théâtre sans utopie. Le Sorano restera un lieu de programmation d’artistes, d’ici et d’ailleurs, en même temps qu’il sera un lieu de production et d’accompagnement. L’idée n’est pas d’en faire une scène régionale, ce n’est pas dans le cahier des charges et cela ne m’aurait pas intéressé. Pourquoi, par exemple, ne pas inviter un metteur en scène de notoriété nationale et lui proposer de travailler avec des artistes d’ici ? En faisant confiance à cette jeunesse, on s’interrogera forcément sur la forme. Il y a d’autres théâtres qui le font très bien à Toulouse, mais je pense qu’il est important de provoquer un choc entre ce théâtre historique et des propositions plus neuves.»

Vous avez déclaré lors de l’annonce de votre nomination : «Il faut que le théâtre soit une fête !»…
 

«Il faut que chaque sortie au théâtre soit un événement. Un vrai défi pour le Théâtre Sorano est qu’aujourd’hui le quartier a complètement changé avec la mise en place du quai des savoirs, le tramway, le Muséum et cette magnifique esplanade, autant d’espaces qui sont à conquérir. Ce théâtre doit aussi déborder. On va travailler avec des restaurateurs, des jeunes bistronomes de la ville qui proposeront en alternance des formules tapas ou de restauration rapide - puisqu’on ne peut pas faire de cuisine dans ce lieu. Il y a des gens talentueux dans cette ville, on va essayer de créer des ponts. Je crois qu’un théâtre qui est vivant est un théâtre où des artistes et des spectateurs se reconnaissent et échangent, partagent ensemble. Je n’ai pas la prétention de faire du nouveau, je veux me reconnecter à une tradition, essayer de penser ce théâtre historique dans notre siècle.»

Pourquoi disiez-vous également : «J’ai souvent fait du théâtre en marge» ?
 

«J’ai vraiment le sentiment de m’être tenu ces dernières années à l’écart du centre toulousain. J’ai été très absent. Avec tout ce que la compagnie propose en matière d’actions artistiques périphériques, j’ai passé beaucoup de temps avec des publics scolaires et des amateurs. Lorsque j’ai quitté le TNT, Jacques Nichet m’avait dit : “C’est bien de partir de zéro quand on crée une compagnie de théâtre”. Entre "l’Héritier de village"» - premier spectacle de la compagnie Tabula Rasa dont on fit une tournée intempestive de seize dates, à la recette, sur des places de village de la région et des collines – jusqu’au Sorano, il y a un vrai parcours. J’ai l’impression seulement maintenant de revenir au centre. Même si j’ai été de passage parfois au TNT, mon épicentre sera toulousain et non plus albigeois, ou ruthénois, ou cadurcien. J’avais le sentiment que ma vie ces dernières années était surtout ancrée en région. Je suis ravi de revenir au cœur de la métropole parce que, fort de tout ce que nous avons appris et fabriqué, nous essaierons de développer selon les mêmes méthodes une énergie théâtrale en centre-ville, et c’est un défi !»
 
 
Propos recueillis par Jérôme Gac
le 5 octobre 2015, à Toulouse.
photo © François Passerini
 

Théâtre Sorano, 35, allées Jules-Guesde, Toulouse. Tél. : 05 81 91 79 19.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire