vendredi 1 avril 2016

La danse, quelle histoire !



















Annie Bozzini vient de quitter la direction du Centre de Développement chorégraphique de Toulouse qu’elle a fondé en 1995. Corinne Gaillard a été choisie par le Ministère de la Culture et la Ville de Toulouse pour lui succéder.
 
Réuni le 30 mars dernier, le conseil d'administration du Centre de Développement chorégraphique de Toulouse Midi-Pyrénées «a validé à l’unanimité la proposition de nomination de Madame Corinne Gaillard au poste de directrice de la structure», annonce le communiqué du CDC de Toulouse daté du même jour. La candidature de Corinne Gaillard était associée à celle du chorégraphe Pierre Rigal, lequel est finalement écarté malgré l’insistance de la Ville de Toulouse pour l’imposer en tant que «directeur artistique associé». Après de longues négociations et l’annulation d’un premier appel public à candidature faute d'entente, le Ministère de la Culture et la Ville de Toulouse - partenaires financiers du CDC - ont fini par s’accorder sur le nom de Corinne Gaillard, jusqu'aujourd'hui programmatrice au Lieu Unique à Nantes.

Le communiqué précise que Corinne Gaillard «assurera personnellement l'intégralité de cette fonction, et aura pour mission, dans les semaines qui suivront son arrivée à Toulouse, de rédiger un projet artistique et culturel pour les trois années à venir, conformément au cahier des missions et charges des Centres de Développement chorégraphique». On compte aujourd’hui en France une douzaine de CDC, aucun d’entre eux n’étant dirigé par un artiste. La nomination du Toulousain Pierre Rigal au CDC semblait donc aussi inattendue qu'incongrue. L'auteur et interprète de solos notoires comme "Érection" ou "Press" n'est visiblement pas l'homme qui tombe à pic: il était déjà candidat à la direction du Théâtre Sorano l'été dernier, or la Ville de Toulouse avait pourtant annoncé vouloir dédier cette scène historique au théâtre et au texte.

Dans un entretien réalisé à l’occasion des vingt ans du CDC de Toulouse Midi-Pyrénées, Annie Bozzini revenait sur l'histoire de la structure qu'elle a créée en 1995 et détaillait ses missions.
 

Quel était le paysage chorégraphique à Toulouse en 1995, date de la création du Centre de Développement chorégraphique de Toulouse ?

Annie Bozzini : «Il existait comme partout. Il était en partie en devenir et avait besoin d’être activé par de la formation, par des jeunes artistes et la confrontation du regard de compagnies venues d’ailleurs. Mais il existait de manière déjà insuffisante par rapport à la dimension de la ville. La quatrième ville de France avait déjà du retard sur la question de la danse puisqu’elle avait sacrifié un CCN (Centre chorégraphique national) - cela avait pourtant fonctionné dans les autres villes. On retrouve en partie ces écueils vingt ans après. Je trouve que le public avance plus vite que le politique : le public est là, demandeur, présent, actif, même parfois contestataire ; en revanche le politique a toujours la même attitude vis-à-vis de la danse, entre le mépris et quelque chose qui serait de l’ordre du superflu – ce qui me semble être très réactionnaire.»


Comment expliquez-vous cette attitude ?

 
A. B. : «Même si au niveau théâtral la ville a été une des premières à accueillir un centre dramatique, cela n’a jamais fonctionné au niveau chorégraphique. La question des centres chorégraphiques se pose globalement sur le Grand Ouest de la France, c’est-à-dire, sans vouloir faire de raccourcis un peu trop évidents, des terres de rugby où l’on considère le corps d’une manière un peu plus guerrière. Le corps virtuose est passé plutôt du côté du cirque, avec une espèce d’emballement de la part des élus sur une forme très reconnue - mais qu’on pouvait considérer comme étant contemporaine. Du coup, on a un peu effacé la danse. La danse a été très présente ces dernières années au niveau du théâtre, des arts plastiques avec la question de la performance, du cirque contemporain. Mais on oublie que les artistes de la danse ont aussi leurs propres besoins. Il me semble que c’est une erreur politique de ne pas conserver aujourd’hui le projet de la Cité de la danse que l’on porte depuis longtemps, même si on pouvait considérer que l’emplacement choisi, l’ancien hôpital La Grave, est complexe – mais il était justement intéressant parce qu’il était complexe. Il ne s’agissait pas de faire une vitrine de la danse, mais plutôt un lieu de croisement autour de la danse de savoirs assez différents. Cette marche sera définitivement ratée, car si un autre projet se mettait en place il n’aura pas cette ambition-là. Par ailleurs, je trouve qu’un territoire se doit de conserver les gestes de la danse parce que ces gestes en disent très long sur la société, or les politiques ne semblent pas avoir compris cela, en tout cas ici.»

Quel est le rôle d’un Centre de Développement chorégraphique ?
 

A. B. : «Le rôle d’un CDC tel qu’on l’a défini à l’origine et tel qu’on l’a mis en œuvre était d’activer tout ce qui pouvait concerner la danse contemporaine sur la ville et sur le territoire : accueillir des artistes, activer la formation qui était en jachère, donner la possibilité aux artistes de se documenter sur leur propre pratique – ce qui est extrêmement important pour le développement de la danse. La part la plus active d’un CDC n’est donc pas la plus visible, elle est souterraine.»

Qu’est-ce qu’un Centre chorégraphique national ?
 

A. B. : «Globalement, c’est une compagnie, c’est-à-dire une structure dirigée par un artiste à qui on a confié des missions sur un territoire. Les CCN sont au nombre de 19. Un directeur de CDC n’est pas un artiste. Sur les cendres d’un CCN, nous avons réussi à inventer un nouveau modèle à Toulouse, le CDC. On en compte aujourd’hui douze en France. Le ministère de la Culture a attribué en 2010 le label national au réseau des CDC.»

Quelles sont les actions mises en place par le CDC de Toulouse pour sensibiliser les publics à la danse contemporaine ?
 

A. B. : «Il y a un faisceau très large d’activités. J’ai fait rapidement le constat qu’il manquait des outils pédagogiques pour expliquer l’histoire de la danse qui est plurielle et complexe. On a inventé des outils pour désinhiber l’appréhension rencontrée à l’égard de la danse et pour donner des références. On développe ces outils pour le moment surtout en milieu scolaire. Nous venons de créer un quatrième outils en collaboration avec l’Ina (Institut national de l’Audiovisuel) pour raconter à travers des documents d’archives une histoire de la danse via la question de la circulation des populations, c’est-à-dire comment les peuples se déplaçant ont transporté leurs danses. Cet outil est accessible à tout le monde, puisqu’il suffit d’aller sur le site ina.fr pour prendre connaissance d’une partie de l’histoire de la danse.»

Les CDC se regroupent pour favoriser la diffusion des artistes…
 

A. B. : «Le réseau produit chaque année une compagnie et la diffuse. Par ailleurs, ce réseau produit un projet singulier par an comme les différentes mallettes pédagogiques. Il existe également deux réseaux européens au sein desquels on essaye de promouvoir les artistes de la région. Le premier est dirigé par PARTS, l’école d’Anne Teresa de Keersmaeker basée à Bruxelles. Il concerne les jeunes artistes qui sortent des écoles dont nous assurons la promotion des premiers travaux - puisque le CDC est aussi dotée d’une formation destinée aux jeunes danseurs. Le deuxième réseau fédère des maisons de la danse européennes.»

Qui est Noé Soulier (photo), l’artiste associé au CDC pour trois saisons ?


A. B. : «Il a 27 ans. Il est sorti l’école du Ballet de l’Opéra de Paris, puis de PARTS. Il a en même temps suivi des études de philosophie. Sa référence suprême est William Forsythe qui s’est employé à structurer et déstructurer le ballet. Noé Soulier est le premier artiste qui se réclame de Forsythe plutôt que de Roland Petit ou de Béjart. Il est très jeune, mais il est très mûr puisqu’il sait très bien ce qu’il veut faire. Contrairement à une génération précédente, il ne fait pas l’économie du mouvement. Il n’est pas du tout dans ce qu’on a appelé un peu maladroitement la «non-danse». Il réfléchit au contraire sur le mouvement, la structure du mouvement, et il en livre des propositions inédites.

Propos recueillis par Jérôme Gac et Sarah Authesserre

le 19 janvier 2015, à Toulouse.
"Removing" © Chiara Valle Vallomini


Livre : "1995-2015, 20 ans de danse au CDC Toulouse Midi-Pyrénées"
(CDC/Éditions midi-pyrénéennes).


Festival Nanodanses, du 7 au 17 avril.


CDC, 5, avenue Étienne-Billières, Toulouse. Tél. : 05 61 59 98 78.

 

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