mardi 1 mars 2016

Ionesco addict















Laurent Pelly met en scène "la Cantatrice chauve" d'Eugène Ionesco sur le grand plateau du Théâtre national de Toulouse dont il est le codirecteur. Entretien.

En 2008, vous présentiez après votre arrivée au TNT le diptyque d'Eugène Ionesco "Jacques ou la soumission" et "l’Avenir est dans les œufs". Alors que la plupart de vos mises en scène révèlent des textes méconnus ou peu montés, pourquoi revenir à Ionesco avec sa pièce la plus célèbre ?


Laurent Pelly
 : «C’est la quatrième pièce de Ionesco que je monte puisque j’ai monté "les Chaises" avant d’arriver à Toulouse. Je cherchais une pièce de répertoire. Présenter une création dans la grande salle pendant presque un mois oblige à trouver des œuvres repérables par le grand public. "La Cantatrice chauve" est l’œuvre emblématique de Ionesco, une œuvre extraordinaire, à la fois drôle et noire. Ça convenait tout à fait à ce que j’avais envie de faire pour cette saison.»


En 1992, Jean-Luc Lagarce qui présentait une mise en scène célèbre de cette pièce déclarait : «Le théâtre de l’absurde ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui car désormais tout le monde pratique le deuxième niveau de langage». Comment allez-vous procéder pour captiver les spectateurs avec cette pièce créée en 1950 ?

 
«Cette pièce est universelle, elle dépasse les époques. Le théâtre de l’absurde, effectivement ça ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui. Ce qui m’intéresse c’est de questionner l’absurde tout court. Ce sont avant tout les mots de Ionesco que je mettrai en scène, mais que ce soit dans la scénographie, la direction d’acteur ou dans la dramaturgie, l’idée est de révéler comment la pièce résonne aujourd’hui, avec ce que cela peut comporter de comique, de cauchemardesque ou d’angoissant. Comme la plupart de l’œuvre de Ionesco, la pièce résonne aujourd’hui. Ce que l’on peut projeter dans "la Cantatrice chauve" aujourd’hui, on ne le projetait pas quand la pièce a été créée : le quotidien, la communication, le confort ou la sécurité sont parmi nos thèmes de réflexion. On peut tout raconter. C’est une pièce sur le vide, la vacuité des codes sociaux, et en cela je la rapprocherais presque de l’univers de Jacques Tati. J’ai vu la mise en scène de Lagarce à sa création, elle est très fidèle à la pièce, elle en respecte le rythme et les didascalies en s’amusant avec et en les contournant.»


Lagarce se réfère également à Jacques Tati à propos de l’esthétique des costumes de son spectacle…

 
«Que ce soit "Mon Oncle" ou "Playtime", quand on travaille sur Ionesco on ne peut pas s’empêcher de penser à Tati. Chez Tati, par exemple, le langage est mis presque entre parenthèses ou sonne comme de la musique, comme chez Ionesco – mais l’image, le mouvement chez Tati est beaucoup plus important que le langage, tandis que chez Ionesco les mots sonnent en premier.»


Vous dites dans votre note d’intention: «Ce théâtre joue en permanence entre drame et burlesque»...

 
«Comme toute l’œuvre de Ionesco, c’est une œuvre vraiment désespérante à un certain endroit : il y a une vision terrible des rapports humains et en même temps une énergie fantastique et comique. Comme la vie ! La vie est insupportable sans la distance, l’humour, la joie. Ionesco dit tout le temps que ses pièces peuvent être traitées de manières différentes, mais il insiste toujours à la fois sur la noirceur de ses propos et sur la luminosité et l’humour de la plupart d’entre elles.»


"La Cantatrice chauve" est sous-titrée «anti-pièce»…

 
«Anti-pièce parce qu’il y a une narration bizarre, parfois distendue, sans véritable histoire, mais plusieurs histoires peuvent être racontées. Souvent chez Ionesco, le texte est comme une sorte de réminiscences et de souvenirs de choses entendues : dans "La Cantatrice…", on retrouve des phrases qui font partie de l’inconscient collectif, qu’on a tous entendues quelque part. L’anti-pièce c’est aussi pour moi une parodie de pièce de boulevard : la rencontre de deux couples. On peut replacer la pièce à n’importe quelle époque ou contexte social. Beaucoup de gens n’ont pas compris la pièce à sa création parce qu’elle ne raconte pas d’histoire. Ionesco et Beckett étaient les inventeurs de ce théâtre. Écrire une pièce avec pour point de départ le manuel de conversation en anglais, style méthode Assimil, était extrêmement culotté. Le miroir que tendait Ionesco à ses contemporains était assez brutal, violent, bien que drôle. Il y a un film qui est très important dans nos sources d’inspirations avec les acteurs et qui est l’un de mes films fétiches : "le Charme discret de la bourgeoisie", de Luis Buñuel, un film sur les codes sociaux qui raconte une histoire assez floue et en même temps en raconte plein. Il est drôle et inquiétant à la fois. Pour moi, il y a une vraie filiation. Je pense que Buñuel devait connaître "la Cantatrice chauve".»


En termes de direction d’acteurs, est-ce que «anti-pièce» implique un «anti-jeu» ?

 
«Non, c’est une pièce où il faut jouer beaucoup. Pour moi, «anti-pièce» veut plutôt dire force de la rupture : il n’y a pas de continuité de jeu. Ce sont des pistes vers lesquelles nous nous dirigeons, mais qui ne sont pas définitives puisque nous n’avons pas encore répété sur le plateau.»


Les acteurs que vous avez choisis ont déjà tous participé à vos spectacles, notamment Charlotte Clamens et Christine Brücher…

 
«C’est un peu pour elles que j’ai choisi de monter la pièce. Toutes deux figuraient dans la distribution de "Jacques ou la soumission" et "l’Avenir est dans les œufs", puis dans "Talking heads" d’Alan Bennett. Ce sont deux actrices très fortes dans l’art de la rupture et dans le comique tragique, ou le réel pas réel. Ionesco est pour moi le champion de la contradiction, on peut dire continuellement tout et son contraire. Charlotte et Christine sont deux magnifiques actrices qui peuvent justement être dans un registre très réaliste tout en étant à la fois complètement délirantes. Avec cette distribution, il y a quelque chose de la famille. On a besoin de cette complicité-là dans le travail pour naviguer ensemble dans cette œuvre au départ improbable. Une pièce sans fil narratif nécessite d’inventer ensemble la narration – parce qu’il y en a forcément une, même si elle n’est pas évidente. J’aurais pu le faire avec d’autres acteurs, mais j’avais besoin de cette complicité de jeu, de plaisir, de blague. Parce qu’il y a quelque chose qui est presque de l’ordre de la blague dans cette pièce, à la fois dans les indications de Ionesco et dans la scénographie avec laquelle nous travaillons. C’est une pièce intimiste, or nous jouons sur le plateau de la grande salle avec une profondeur de plus de vingt mètres, et il va falloir s’amuser avec ça. C’est important pour moi que les acteurs du spectacle aient déjà tous pratiqué cet espace. C’est excitant d’éclater l’espace au lieu de jouer sur un espace réduit comme c’est écrit au départ, c’est-à-dire dans un salon bourgeois. On n’occupe pas toute la surface du plateau, nous nous limitons à une bande de six mètres de large qui va de la salle jusqu’au fond. En partant de l’idée du cauchemardesque, je voulais axer la scénographie sur la question de la sécurité et du confort.»


Propos recueillis par Jérôme Gac
le 20 janvier 2016, à Toulouse 

photo © Polo Garat / Odessa
 

"La Cantatrice chauve", du 3 au 26 mars, au TNT, 1, rue Pierre-Baudis, Toulouse. Tél. : 05 34 45 05 05.
 

«Une heure avec…» M. Le Borgne (créateur lumière), samedi 19 mars, 16h00, au TNT.

Rencontre avec L. Pelly, samedi 9 avril, 16h00, au TNT.


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